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Déri, l’odyssée des eaux et du mot

« Il faut au moins trois déris dans l’hiver pour faire une bonne année », disaient les anciens en Ille-et-Vilaine. » (cf mon père au XXe siècle)

Mais de quoi parlait-on ? En gallo, un déri (deri avec la graphie normalisée ABCD du gallo), c’est un débordement des cours d’eau, une inondation (cf Régis Auffray dans Le Taqenaod, 2025).

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Déri de la Vilaine dans la prairie de Gould’Œuvre le 12 février 2026. Cette année, c’est bon, on les a eu ces trois déris !

Cet adage était relatif au rechargement hivernal des nappes phréatiques, mot méconnu autrefois. Mais, l’idée était bien là : pour des bonnes récoltes, il faut que les réserves en eau du sol soient reconstituées l’hiver et rien de tel que des débordements pour restaurer les nappes phréatiques, même si on préfère naturellement ces débordements raisonnables. Et puis les dépôts de limons sur les terres submergées sont d’excellents fertilisants.

 

Déri du Chevré dans l’Espace nature du pont de Maillé le 28 janvier 2026.

 

Mais d’où vient ce mot de déri ?
On le retrouve en vieux français sous la forme desrif (les linguistes appellent vieux français l’ensemble des dialectes issus du latin parlé dans la moitié nord de l’actuelle France, du 11e siècle au début du 14e siècle. Le vieux français continue le gallo-roman parlé durant le haut Moyen Âge et résulte du latin. Il est l’ancêtre de toutes les langues d’oïl modernes). Il y est rare et il a même disparu en français contemporain, tandis qu’en gallo il a persisté et s’est même « fortifié » sous la forme de déri.
Si on remonte plus loin, desrif est une transformation du verbe desriver, au sens de déborder. Desriver est lui-même « dérivé » de rive.

À l’origine, tout part du latin derivare, verbe composé de deux éléments (cf Dictionnaire historique de la langue française, 1992) :

  • De- : préfixe marquant l’éloignement, la séparation
  • Rivus : qui signifie le ruisseau, et non rive à l’origine

Au sens propre, en latin et en vieux français, dériver signifiait détourner un cours d’eau de son lit. Au XVIe siècle le mot change de nature en français avec les marins qui s’emparent du terme.
Rivus a donné un autre mot courant en français : rival. En latin, les rivalis étaient les riverains d’un même ruisseau. L’accès à l’eau étant source de conflits, le mot rivalis a fini par désigner en français les concurrents, les adversaires. Mais pas en gallo.

En gallo, mais aussi en normand du sud, déri a également donné déripette, la diarrhée. Une autre inondation.

 

Dans le Dictionnaire des locutions populaires du bon pays de Rennes-en-Bretagne, de H. Coulabin, 1891.

 

En résumé, les pluies abondantes occasionnent des déris et l’herbe de printemps donne la déripette aux vaches.
À partir du même latin rivus puis du vieux français desrif, on est arrivé en gallo au déri et en français moderne à la dérive, dont les significations n’ont plus qu’un rapport lointain.

Gallo et français ont des sources communes, latin et souvent vieux français, celui du Moyen Âge. Dans le cas présent, desrif a poursuivi deux routes différentes dans des territoires spécifiques, en Île-de-France pour le français et en Haute-Bretagne pour le gallo.

 

La Vilaine s’est étalée dans son lit majeur du côté de la Havardière, ici le 19 février 2026.

 

Inondation sous La Havardière, aquarelle de Charles Montigné (1994).